Ce matin, j’écoutais la radio en conduisant et tout à coup l’interlocuteur lança ce bout de phrase anodin « Choisir, c'est renoncer ».

A partir de ce moment-là, je n’écoutais plus, je ne voyais plus la route, je conduisais par automatisme.

Ce bout de phrase, cette maxime s’est mise à tourner en boucle dans ma tête, comme un mantra. J’ai été happé par elle, je ne pensais plus qu’à elle, je ne raisonnais plus que pour elle.

Une phrase, six mots, comme un hachoir posé sur la table. « Choisir, c'est renoncer » Simple. Brutal, mais tellement vrai.

Toute ma vie, j'ai entendu ces mêmes formules rassurantes : « tu es libre de choisir » ou « on a toujours le choix ». Ces maximes qu'on distribue comme des bonbons, avec le sourire, pour clore un débat. Et pourtant, cette petite phrase de six mots les démonte toutes.

Parce que si choisir, c'est renoncer, alors où est la liberté là-dedans ?

La liberté, dans sa définition la plus pure, c'est l'absence de contrainte, d’entrave. Mais le renoncement est une entrave, une contrainte morale que l'on porte souvent longtemps après la décision. On ne choisit pas impunément. On tranche, et quelque chose reste sur la table.

Le choix fait peur. Ce sentiment de vide que l'on ressent face à l'infini des possibles, avant de choisir.  Le choix n’est rien d’autre qu’une balance. On pèse, on juge, on estime. Et quand les deux plateaux sont à égalité, on appelle ça un choix déchirant. Comme si le mot lui-même avouait ce qu'il fait : il déchire. Si ce n'est pas une contrainte, qu'est-ce que c'est ?

Imaginez aimer deux personnes de façon égale, et que la vie vous force à en quitter une. Pas par indifférence. Pas par lâcheté. Juste par nécessité. Le choix devient alors une forme de deuil silencieux. On choisit l'un, on enterre l'autre. La liberté, dans ce cas, ressemble fort à une punition.

Alors, on a toujours le choix. Vraiment ?

Autre cas : trois astronautes dans une capsule. De l'oxygène pour deux. Vous êtes le chef. Vous devez décider qui survit.

Si on met de côté l'empathie, la morale, tout ce qui nous rend humains, on peut établir des critères froids : l'âge, la santé, l'utilité pour la mission. Supposons que le plus jeune soit désigné. Le chef rentre sur Terre. Il a sauvé deux vies. Il a sacrifié une troisième. Et il vivra avec ça chaque matin, chaque nuit, pour le restant de ses jours.

Était-il libre ? Ou était-il simplement le dernier à porter le poids ?

Il était libre de choisir, oui. Mais pas libre des conséquences, du renoncement ni du regard qu’il posera ou que l’on posera sur lui après.

Et s'il avait dû se choisir lui-même pour être éjecté, dira-t-on qu'il était libre, ou qu'il s'était sacrifié ?

En fait, on accepte les contraintes, on choisit dans l'espace qu'elles laissent, et on appelle ça la sagesse. Mais cette sagesse a un prix. Elle demande de renoncer au désir de tout. Et renoncer au désir de tout, c'est encore un renoncement.

« Choisir, c'est renoncer » est sans doute la phrase la plus honnête qu'on puisse dire sur la liberté. Les autres, « tu es libre  de choisir, on a toujours le choix », ne sont pas des mensonges. Ce sont des béquilles.

La liberté n'est pas l'absence de renoncement. C'est la lucidité avec laquelle on choisit ce à quoi on renonce. Et cette lucidité-là, personne ne peut vous l'enlever.

Nous sommes libres, oui. Libres de choisir notre renoncement.

Retour à l'accueil