Icare

Un roman inclassable, plus proche du recueil de nouvelles.

Tous ces textes partagent deux obsessions : « l'aveuglement et la chute ».

Sa particularité tient à sa construction. Chaque texte s'achève sur une phrase inachevée, que le suivant complète avant de filer dans une tout autre direction.

Un court texte métaphorique ouvre le livre, sur la création de la vie humaine. Vient ensuite le parcours chaotique d'un enfant autiste. Il pleut, son père le conduit à l'école, un freinage brutal au feu de circulation, l'enfant sort de la voiture. Il rencontre une vieille folle qui adore les insectes, quitte sa maison, court vers deux grosses lumières, attiré comme un papillon.

Nous voilà en pleine guerre 14/18, sous les bombardements. Un fantassin allemand zigzague entre les cratères, un message capital pour le haut commandement dans la poche. Un obus le rate de peu. Aveuglé, enseveli sous les gravats, il est sauvé par les siens. Il s'appelle Adolf.

Un jeune homme frappé de cécité temporaire attend, coincé par le blizzard dans une cabane en rondins, avec son père et un ami. L'alcool fort manque pour tenir contre le froid, l'ami part en chercher une bouteille dans la nuit. Est-ce loin ? On ne sait pas. Il ne revient pas. Le père part à sa recherche. Le feu se meurt, le fils s'enfonce à son tour dans la neige et le vent.

Un faux mendiant, qui se prétend aveugle pour échapper aux Romains, croise la route du Messie et de ses zélotes. Les paroles et la foi de cet homme finissent par le convaincre. Au milieu de la foule, le Messie le remarque et veut en faire un exemple de guérison miraculeuse. Le mendiant joue le jeu, puis devient l'un de ses disciples. Il s'appelle Juda Iscariote.

Le pharaon Akhénaton veut prouver qu'il est le fils du soleil, à son peuple comme à ses détracteurs, les prêtres déchus. Quoi de mieux qu'une éclipse ? Vêtu d'un manteau de plumes qui devrait lui permettre de s'envoler, il se présente à la cérémonie, psalmodie une oraison héliaque, chante en s'arrosant d'huile, puis trébuche sur un pied mal placé, peut-être à dessein, et renverse sur lui le calice enflammé.

Le brouillard se lève. Le guerrier écarlate, que les Britanniques surnomment le Baron rouge, décolle avec son escadrille pour patrouiller les lignes ennemies. Le soleil éblouit. Sa vue, abîmée par son dernier crash, lui fait prendre un appareil britannique pour une comète bleue. Fou de rage, il le poursuit au ras du sol, loin derrière les lignes, et néglige le tir nourri des Australiens.

Gus Grissom rêve de poser le pied sur la Lune. Son expérience lui souffle qu'il pourrait être l'élu. Dernière simulation in situ, l'équipage, enfermé à double tour de l'extérieur, déroule les procédures pendant six heures. Il fait beau, le ciel est bleu, l'oxygène de la cabine est pur. Une lueur se reflète sur le hublot. C'est beau, mais il n'y a pas d'extincteur.

Retour sur Adolf, dans son bunker, avec Eva. Au-dessus, une pluie d'acier martèle le sol, les murs tremblent. Ils se regardent, se sourient, s'embrassent, une petite capsule au creux de la main. Ils sont prêts. Il est prêt, beau dans son uniforme impeccable, fier. Eva ne l'a pas attendu, elle s'effondre. Son revolver devant lui, personne ne doit entrer dans ce bureau. Il regarde Eva, il ne comprend pas tant de haine à son égard. Il se croyait l'élu.

Retour sur l'enfant. Le père freine, trop tard. Sous la pluie, il ramasse la cervelle de son fils. Un cerveau qu'il n'a jamais vraiment compris. Le jour de l'enterrement, la vieille se tient en arrière-plan, attentive à n'écraser aucun insecte. Le temps passe, le corps nourrit la terre et son écosystème. Un ver s'en échappe, remonte à la surface, disparaît.

Je ne sais pas si ce résumé trahit l'auteur. Ces textes, pourtant courts, débordent d'images et d'idées parfois si étranges qu'on ne peut les synthétiser.

Je recommande malgré tout cet ouvrage. J'aurais aimé l'écrire.

 

Emmanuel Aquin – Éditions Boréal – 1995 – 120 pages

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